Luc Hennart, le juge insoumis recalé par ses pairs

C’est une grande surprise et une première: le président du tribunal de première instance de Bruxelles, Luc Hennart, a vu son mandat non renouvelé à la tête du tribunal de première instance de Bruxelles.

Luc Hennart ne répondait plus au téléphone. Depuis la polémique avec la juge Anne Gruwez, il se faisait discret dans les médias, un comble pour cet homme qui n’aime rien tant que discuter, débattre et convaincre des heures durant. C’est que le président Hennart avait un peu trop fait parler de lui, déclenchant une fronde parmi « ses propres » juges d’instruction, à quelques semaines du renouvellement de son mandat. C’est le problème des grands bavards: la comparaison de la juge Gruwez avec un « singe sur un orgue de barbarie » ne lui ressemble pas et n’est pas passée.

Y a-t-il eu lien de cause à effet? On ne saurait le dire pour l’heure. Mais le Conseil supérieur de la Justice, qui auditionnait mercredi Luc Hennart, a décidé de refuser sa demande de renouvellement. Immense surprise alors que jamais, de toute son histoire, cette instance qui nomme les magistrats n’avait refusé un nouveau sésame à un chef de corps.

Les 28 membres de la commission de nomination réunie (néerlandophone et francophone) n’ont pas rassemblé la majorité des 2/3. Il est fort possible que Luc Hennart, impopulaire dans le Nord du pays, ait payé ses propos souvent offensifs. Les membres de la commission devront rédiger une motivation écrite de cette décision et l’envoyer au ministre de la Justice Koen Geens. Luc Hennart devrait donc redevenir conseiller à la cour d’appel de Bruxelles à la fin de son mandat, qui expire fin mars. Par ailleurs, hasard du calendrier, le président du tribunal de première instance néerlandophone, Alfred Van Winsen, est lui aussi retoqué. Les deux postes seront déclarés vacants et des appels à candidatures vont être lancés. Les 28 membres de la commission de nomination réunie (néerlandophone et francophone) n’ont pas rassemblé la majorité des 2/3.

Il est fort possible que Luc Hennart, impopulaire dans le Nord du pays, ait payé ses propos souvent offensifs. Les membres de la commission devront rédiger une motivation écrite de cette décision et l’envoyer au ministre de la Justice Koen Geens. Luc Hennart devrait donc redevenir conseiller à la cour d’appel de Bruxelles à la fin de son mandat, qui expire fin mars. Président du tribunal bruxellois depuis 2007, Luc Hennart devait bientôt faire valoir ses droits à la retraite. Et c’est peu dire que l’homme au nœud papillon incarne « son » palais de justice de la place Poelaert, mettant régulièrement une bonne heure à traverser la salle des pas perdus, pris qu’il est par de nombreuses discussions enflammées.

Humain et social
Quel genre de magistrat est ce juge spectaculaire à la voix de contrebasse? « Un très bon juge dont les décisions sont toujours très humaines. Il a un problème d’ego, tout le monde le sait, mais personne ne dira qu’il est mauvais. Et il a un côté social que d’autres de ses collègues n’ont pas », lance un avocat pénaliste bruxellois, avec qui il s’était pourtant fort « chauffé ».

OPPOSANT EN CHEF À GEENS

Et quel est son bilan? Il a promu et mené en personne les procédures accélérées, permettant que soient jugés des faits commis quelques semaines plus tôt. Les débats font d’ailleurs souvent l’objet de l’émission « Face au juge », sur RTL, qui lui attire soit des louanges, soit les critiques de ceux qui n’en peuvent plus de voir un juge qui aime autant la lumière.

Le président Hennart a aussi agi pour que soient résorbés des passifs. Il a multiplié par cinq le nombre de chambres traitant de matière pénales financières. Il a dédoublé la chambre d’appel du tribunal de police et permit ainsi la fin d’abus manifestes. Il a mené l’organisation de chambres spéciales pour le terrorisme permettant des décisions rapides et efficaces. Il a aussi poussé à l’ouverture de la Justice aux médias et au grand public. Cela n’a pas suffi.

Au-delà de ces changements, le juge Hennart était devenu l’un des symboles de l’opposition au ministre Koen Geens, qu’il accuse, à longueur d’interviews, de détruire l’institution judiciaire. Celui-ci doit aujourd’hui se frotter les mains. Le positionnement politique du juge, franchement PS, faisait grincer beaucoup de dents. Jusqu’à celles de Manuella Cadelli, présidente de l’Association syndicale des magistrats, autre farouche opposante de Koen Geens. Et celles aussi de la juge Anne Gruwez, héroïne du film « Ni juge ni soumise » qui doit aujourd’hui savourer à ce qui ressemble fort à une revanche du destin.

Pas de tour d’ivoire
Dans un entretien au Soir, en 2014, Luc Hennart racontait sa vision du magistrat. « Avant, il était dans une tour d’ivoire, inaccessible. Le justiciable ne pouvait lui demander des comptes ni l’interpeller. Ce temps est révolu. Le magistrat est arrivé dans la vie sociale, il ne peut plus considérer qu’il est hors de tout. C’est un citoyen parmi d’autres exerçant une fonction dans la société dont il fait partie. » Un portrait qui lui convient bien.

Le profil
1986. Il devient magistrat.
1991. Enquête comme juge d’instruction à Nivelles sur les dossiers Bouhouche et Beijer, connexes aux tueries  du Brabant wallon.
2007. Il devient chef de corps et président du  tribunal de première  instance de Bruxelles.
2015. Il devient le visage de la Justice dans « Face au juge » sur RTL, carton d’audience.
2019. Non-reconduction de son dernier mandat par le CSJ.

Julien Balboni, dans le journal L’Echo, 13 février 201920:39